Che Guevara et logiciel libre Projet Qispiy, primé au Label Co-développement Sud de la Mairie de Paris

, par dani

Le Projet Qispiy, présenté par Ayni et Bellinux, a été primé au Label Co-développement Sud de la Mairie de Paris.

Lundi 27 novembre 2006, à 17h15, dans les somtueux salons de la Mairie de Paris, a eu lieu la cérémonie de remise des prix.

J’avais préparé quelques mots, j’ai pu en dire juste une partie. Aujourd’hui, cinq mois après, je reprends les brouillons et je polis tout ce que j’aurais souhaité dire à cette occasion.

Ca tourne autour d’un tshirt qui est devenu celui de Bellinux.

Monsieur Pierre Schapira,
Madame Khédidja Bourcart,
Madame l’Ambassadrice de Bolivie en France,
Mesdames et Messieurs les membres du jury,
cherEs amiEs,

La solennité des lieux et du moment auraient peut-être voulu que je m’habille autrement, mais on a préféré pour la circonstance se faire faire un habit à notre manière, avec des images qui évoquent la Bolivie et l’Amérique latine il y a quelques dizaines d’années.

Pourtant, l’iconographie de ce t-shirt est une copie —ou plus exactement une « oeuvre dérivée »— d’une pièce d’art éphémère peinte au pochoir, prise en photo rue de Belleville, place Fréhel, à Paris, il y a deux semaines (juste en face de chez moi !).

Ainsi, ce pochoir d’un Che Guevara ministre rapeur, portant un t-shirt de Che Guevara guerrillero, est par essence une oeuvre de co-développement entre Belleville et la Bolivie, à l’image du projet Qispiy qui va s’y dérouler.

Oeuvre dérivée parce que faite à partir d’une photo d’une oeuvre, mais aussi par sa construction « en poupées russes » (mais il n’est pas russe, le gars du t-shirt, hein ?), de réutilisation et de partage pour une création sans cesse renouvelée. Réutilisation et partage qui sont aussi, non seulement à l’image des logiciels libres que nous voulons utiliser pour le projet, mais aussi de toute l’action de associations qui y sont impliquées.

Création en partage comme le logiciel libre. Firefox pour naviger sur la toile, OpenOffice pour écrire, GIMP pour le dessin, une distribution Linux pour en regrouper des milliers et leur fournit un socle où se déployer, des milliers d’autres logiciels libres, sont construits de nombreuses autres briques elles-mêmes logiciels libres et peut à son tour servir à toutes et à tous pour en engendrer de nouveaux.

La réalité concrète aujourd’hui des logiciels libres est une affaire de co-développement. L’idée du logiciel libre est née aux États-Unis. Le noyau Linux est un produit initié et conduit par un chercheur finlandais. Le responsable d’une de ses branches est un gamin brésilien. Ubuntu, l’une des meilleurs distributions Linux à ce jour est une initiative Sudafricaine. Les français ne sont pas en reste, avec des logiciels comme Spip ou comme Sympa.

Tout ce petit monde co-développe des produits souvent d’une qualité extraordinaire qui seront, je n’en doute pas, au ceour de la création de richesse et de bienêtre de ce siècle, à condition que nous préservions leur écosystème [1].

Création en partage comme les associations qui participent au projet. Ainsi Ayni, depuis 9 ans maintenant, donne une occasion à de jeunes diplomé-e-s et des volontaires de différents horizons, d’apporter leurs projets dans le cadre de deux Bibliobus et quatre bibliothèques pour enfants de quartiers périphériques des villes de Sucre et Santa Cruz, en Bolivie.

Ainsi, Bellinux, qui depuis 2006 a récupéré et redistribué, gratuitement, plus d’une centaine d’ordinateurs équipés de logiciels libres.

Mais revenons au pochoir sur le mur. Art libre qui s’exprime dans la rue, oeuvre partagée par excellence, on s’est sentis totalement libres —même si l’auteur ne l’a pas explicitement mentionné— de reconstituer ce pochoir à partir d’une photo numérique, en utilisant GIMP, que je mentionnais, un logiciel libre de traitement d’images, puis de l’imprimer sur un t-shirt pour la cérémonie.

J’ai la conviction que le Che lui même aurait souhaité que ces images soient libres. Quant au photographe, Alberto Korda, longtemps il n’a pas voulu toucher de droits sur l’une photos les plus utilisées dans le monde. Il n’a fait valloir ses droits d’auteur que lors d’une utilisation abusive, dans une publicité pour un alcool puis pour une marque chaussures de sport. Aujourd’hui, ses ayants droit essaient d’avoir un peu de bénéficie de l’utilisation commerciale de ces photos. Néanmoins, il me semblerait logique que, dans l’esprit de Korda, ils libèrent l’utilisation dans une oeuvre telle que celle-ci. Il me semblerait logique, aussi, que l’auteur du pochoir —qui est en soi une oeuvre originale face au droit d’auteur— libère l’utilisation de son oeuvre dans des conditions similaires... [2]

En tout cas, j’ai mis sur internet le pochoir qu’on a fait sur ce tshirt (qui n’est plus exactement le même que sur le mur en face de chez moi). Tout un chacune peut ainsi le trouver pour faire une autre image, un t-shirt ou un pochoir, à la seule condition qu’à leur tour les oeuvres qui en dérivent soient libres aussi.... C’est ce qu’on appelle le « Copyleft ».

Puisqu’il nous manque un ou deux chaînons, cependant, restons-en à une « Copyleft attitude » : que l’utilisation dérivée soit artistique et créative, sans que l’aspect lucratif soit le but premier [3]. Par exemple, au delà dela loi, on pourra éviter de faire des pochoir sur les murs, car c’est là l’oeuvre de l’artiste. Pas de tshirts simplement commerciaux : à l’unite ou dans un but associatif.

Mais revenons-en au tshirt lui-même. C’est ainsi un t-shirt avec l’image d’un gars, qui porte un t-shirt avec l’image d’un gars... Le gars sur le t-shirt, c’est le même qui porte le t-shirt. Enfin, le t-shirt dans le t-shrt, pas celui en tissu [4]. D’ailleurs, il y a plein de gens qui le portent ce t-shirt, vous avez déjà dû le voir. Enfin pas ce t-shirt-ci puisque, comme je vous le disais, celui-ci est unique, on vient de le faire faire pour cette occasion...

Cette perspective en abîme montre la puissance de la création par le partage, activité par essence humaine.

Et revenons-en au Che Guevara lui-même. Me mère raconte que quand j’étais petit, j’avais peur de ce visage austère en noir et blanc sur un poster. Elle a alors essayé de m’expliquer les idéaux qu’il défendait. Il paraît que, du haut de mes trois ans d’enfant un peu glouton déjà, je retranscrivais ses propos ainsi : « Le Che prend la nourriture aux riches, en garde beaucoup pour lui, et en redonne après aux pauvres. »

Près de quarante ans après, je n’ai toujours pas résolu cette contradiction pour le partage dans ce monde matériel. Certes, si demain nous venons à manquer, je pense que je partagerai ce que j’ai avec mes proches. Mais je ne saurais pas, aujourd’hui, dire quelle est la recette pour résoudre les inéquités dans le monde.

En revanche, je sais pertinnament que les terme de l’échange ne sont plus du tout les mêmes dans le monde de l’immatériel. Si j’ai une bière à partager, j’aurais certes plaisir à la partager, mais nous boirons chacun une demie bière. Si quelqu’un partage avec moi une idée, nous serons deux à l’avoir et sans doute à la partager, cette idée deviendra d’autant plus pertinente.

Les t-shirts, les murs, nos aliments, notre habitat, les ordinateurs que nous réutilisons, sont des biens matériels rares que nous devons préserver ; les idées, les photos, le modèle d’un pochoir, un logiciel sont des biens abstraits inépuisables.

Merci au label co-développement sud de la Mairie de Paris de donner un coup de pouce à cette idée du partage.

P.-S.

« Une personne qui utilise Ubuntu est ouverte, disponible aux autres et dévouée, elle ne perçoit pas comme une menace le fait que les autres puissent êtres compétents et bons, elle puise son assurance dans le fait qu’il ou elle se sait appartenir à un tout et est affecté-e lorsque les autres sont humiliés ou diminués, torturés ou opprimés. »
Desmond Tutu

Notes

[1En refusant l’usurpation de la propriété intellectuelle de ce bien commun que certains prétendent mettre en place par des argumentaires simplistes et fallacieux, tels que les brevets logiciels ou le contrôle de la copie.

[2Et nous les invitons à faire savoir la forme de licence qu’ils veulemnt pour ces oeuvres, par exemple par un commentaire de cet article !

[3Je crois, cependant, qu’imposer un strict usage à but non lucratif soit néfaste. Le laisser utiliser à une fondation qui a tous les critères du non profit, mais qui peut être contraire dans l’esprit, mais ne pas laisser vendre trois t-shirts à celui qui par ailleurs diffuse l’oeuvre ?

[4Autrement dit, le tshirt dont Magrit aurait pu dire : « ceci n’est pas une pipe » (et d’ailleurs c’est un cigare qui est représenté sur le t-shirt). ... ;-)